12 oct. 2008
Actualité de "La Rose blanche"
La parution ces derniers jours, chez Tallandier, des "Lettres et carnets" de Hans et Sophie Scholl, met à nouveau en lumière le rôle majeur de ces jeunes allemands qui, en pleine Seconde guerre mondiale et dans l'Allemagne nazie, ont mis en place un véritable réseau de résistance au nazisme (1).
Un film, il y a quelques années, très bien réalisé, avait contribué lui aussi à mieux faire connaître aux plus jeunes générations ces jeunes allemands anti-nazis (2). Mais, pour le public français et francophone, le premier hommage doit aller aux Editions de Minuit. Modeste par leur taille et leurs moyens, les Editions de Minuit furent d'abord clandestines et expressions d'une résistance au nazisme. L'un de ses fondateurs, l'écrivain Vercors, publiera ainsi "Le silence de la mer" dès la fin 1942. En 1955, les Editions de Minuit éditeront le récit d'Inge Scholl (la jeune soeur d'Hans et de Sophie) sur la Rose Blanche et les quelques tracts et documents réalisés par "die weisse Rose". Ce premier ouvrage vient d'être réédité en 2008, toujours par les Editions de Minuit (3).
L'actualité de la Rose blanche, me semble-t-il, est triple.
Tout d'abord, il s'agit d'emblée d'un mouvement essentiellement anti-nazi, opposé fondamentalement à l'embrigadement d'un peuple par les techniques d'hier (intimidations, pressions et éliminations systématiques des opposants) comme par les plus modernes (manifestations mises en scène et nouvelles technologies de l'information comme radio et cinéma). La Rose blanche invite - hier, aujourd'hui et demain - à résister à toutes les propagandes, à s'en remettre d'abord au jugement individuel critique, à défendre encore et toujours les libertés individuelles comme collectives, toujours fragiles.
Le second aspect de l'actualité de la Rose blanche renvoie à la foi catholique et romaine de ses membres. Les valeurs que portaient les membres de la Rose blanche, à commencer par Hans et Sophie Scholl, leur soif d'absolu, les ont amenées à engager une action dont l'impact les dépassait très largement. Les militants laïques que nous sommes savent qu'une lutte désintéressée, sincère, pour un idéal qui nous dépasse, nous engage très au-delà du premier objectif envisagé pour concevoir de nouvelles étapes et atteindre des cibles encore jamais imaginées. Les laïques ne prétendent pas connaître les fins dernières du monde, ils préfèrent s'attacher à construire un monde meilleur au seul moyen de leur raison et de leur intelligence. Mais ils savent qu'hier, contre les fascismes et le nazisme, aujourd'hui et sans doute demain, ils rencontrent d'autres soeurs et frères humains capables de se dépasser pour des valeurs humanistes que nous partageons. Ni l'argent ni la contrainte ne peuvent s'opposer durablement à cette puissance.
Enfin, le troisième aspect de l'actualité de la Rose blanche, c'est son attachement au fédéralisme, pour garantir les spécificités et libertés de tous mais aussi de chacun, individus comme collectivités. A plusieurs reprises, en particulier dans "l'Appel à tous les Allemands", les animateurs de la Rose blanche affirmaient clairement après la défaite nazie la nécessité de la reconstruction tant de l'Allemagne et que de l'Europe suivant un schéma fédéral : "L'Allemagne future ne peut être que fédérale. Seule une conception saine, et fédérale, de l'Etat donnera une nouvelle vie à l'Europe affaiblie. Un socialisme bien compris libérera la classe des travailleurs de la plus basse forme d'esclavage qui est la sienne. L'économie particulariste doit cesser en Europe. Chaque peuple, chaque individu a droit aux richesses du monde".
Hans, Sophie Scholl et Christoph Probst furent exécutés en février 1943. Kurt Huber et Alexander Schmorell en juillet, Willy Graf en octobre de la même année. La Rose blanche toutefois ne se fanera pas !
Maurice Braud
(1) Hans et Sophie Scholl, "Lettres et Carnets". Edition établie par Inge Jens, traduit de l'allemand, préfacé et annoté par Pierre-Emmanuel Dauzat. Tallandier, 368 p., 23 EUR.
(2) Le cinéaste allemand Marc Rothemund a réalisé en 2005 un film émouvant et rigoureux, Sophie Scholl, les derniers jours (en allemand Sophie Scholl, die letzten Tage). Il relate l'arrestation du groupe de jeunes gens, l'instruction de leur procès et leur exécution.
(3) Inge Scholl, "La Rose blanche. Six allemands contre le nazisme", Les Editions de Minuit, Paris 2008, 6.80 EUR
19 juil. 2008
Revue d'études sur la construction européenne et le fédéralisme
Paris, le 19 juillet 2008
"L'Europe en formation", revue créée il y a de nombreuses années maintenant par Alexandre Marc dans le cadre du Centre international de formation européenne (CIFE), change de formule. Hier "Cahiers du fédéralisme", "L'Europe en formation" devient aujourd'hui "Revue d'études sur la construction européenne et le fédéralisme", tout en gardant son rythme trimestriel.
Cette première livraison de l'année 2008, la 347è (49è année), est donc à la fois ancrée dans une tradition idéologique et politique spécifique, celle du fédéralisme personnaliste, et ouverte à tous pour un examen du processus historique de construction européenne dans lequel nous évoluons. L'Action fédéraliste "Socialisme & Liberté" (AFSL) a développé avec Alexandre Marc et toute l'équipe du CIFE un compagnonnage intellectuel ancien et riche, initié par notre vieil ami Claude-Marcel Hytte et poursuivi depuis par Maurice Braud et quelques autres.
Ce numéro s'ouvre par un article de Jean-Pierre Gouzy qui revient sur le sens et la portée du Congrès de La Haye dont il fut l'un des acteurs, à l'occasion du 60è anniversaire de l'événement. Deux études fouillées suivent ensuite sur les frontières de l'UE, le premier via une approche géopolitique sur la Turquie, le second à partir d'une réflexion plus originale empruntée à la philosophie morale. Stimulant !
Abdelmajid Hallaoui signe un article intéressant sur l'OMC et ses règles de décision, alors que s'ouvre ce 21 juillet 2008 un sommet décisif pour l'avenir du commerce multilatéral et l'OMC elle-même. On peut discuter ses conclusions, il n'empêche qu'en cas d'échec des présentes négociations du Cycle de Doha, c'est bien l'avenir de l'OMC et les modalités de régulation du commerce mondial qui sont en jeu !
Robert Toulemon plaide avec éloquence sur la nécessité des symboles pour faire vivre l'UE au coeur de ses peuples et de ses citoyens. Le Traité de Lisbonne, sous la pression de quelques Chefs d'Etat et de gouvernement, avait hélas gommé ces acquis des travaux de la Convention européenne.
La chronique de Jean-Pierre Gouzy sur la vie politique en Europe et dans le monde est heureusement maintenue, permettant ainsi de re-visiter l'actualité des derniers mois et de les mettre en perspective.
La revue évolue donc sensiblement, en douceur, d'une revue essentiellement vecteur d'une école philosophique et politique vers une revue plus académique sans doute et généraliste sur la construction européenne et les relations internationales. Cette évolution nous semble positive, elle permettra - nous l'espérons ! - d'élargir son lectorat tout en conservant son orientation d'origine. Abonnez-vous !!
Pierre Bonhomme
NB : "L'Europe en formation. Revue d'études sur la construction européenne et le fédéralisme", n°347, Printemps 2008. 12 EUR le numéro. Abonnement un an : 30 EUR
"L'Europe en formation" est publiée par le CIFE - 10, avenue des Fleurs, F-06000 Nice (France)
Tel: +33 4 93 97 93 97
europe.formation@cife.eu
www.europe-en-formation.eu
09 juil. 2008
Hommage à Joseph Ki-Zerbo
Paris, le 11 juillet 2008
La grande revue "Présence africaine" vient de publier une livraison spéciale sur "l'histoire africaine : l'après Ki-Zerbo". Cette livraison est l'occasion d'un retour sur le parcours impressionnant du grand historien et homme politique africain Joseph Ki-Zerbo (1922-2006), son apport scientifique à l'écriture de l'histoire des peuples africains, sa mise en cause de "l'école méthodique" (Ernest Lavisse, Charles Seignobos, ...) et sa volonté d'adapter à son champ historiques les problématiques et méthodes de Marc Bloch et de ce qui allait devenir l'école des Annales.
Il faut le dire ici : l'histoire du continent et des peuples africains, encore largement à poursuivre et à approfondir, est une réalité, même si elle est ignorée de quelques-uns. Cheikh Anta Diop et Joseph Ki-Zerbo ont joué un rôle décisif dans la définition de son champ et de ses méthodes.
Cette livraison de "Présence africaine" permet aussi de rappeler le rôle politique de Joseph Ki-Zerbo, dans les organisations étudiantes d'abord, notamment à la FEANF, puis dans les organisations politiques qui précipitent la décolonisation puis l'indépendance des Etats africains. Rappelons-le : Ki-Zerbo est l'un de ceux qui, dès l'origine, va tenter avec la création du Mouvement de libération nationale (MLN) en 1957 de lier harmonieusement indépendance nationale, socialisme et fédéralisme.
Cette volonté de construire l'indépendance nationale des différents Etats africains dans une perspective socialiste et fédérale d'Etats-Unis d'Afrique demeure sans doute l'un des moments les plus forts de l'histoire des jeunes Etats africains.
Joseph Ki-Zerbo a poursuivi son action politique jusqu'à la fin, de retour dans son pays devenu Burkina-Faso. Il y avait fondé le Parti pour la démocratie et le progrès/Parti socialiste (PDP/PS), membre de l'Internationale socialiste.
Ceux qui l'ont connu alors savent combien sa forte personnalité pouvait quelquefois être un peu envahissante, la conscience de sa propre valeur n'est pas toujours propice au véritable échange... mais il ne pouvait laisser indifférent.
L'hommage de "Présence africaine" redonne vie à ce grand militant fédéraliste et socialiste et incite à approfondir ses travaux. Une lecture utile !
Pierre & François Bonhomme
Centre d'études et de recherches fédéralistes
20, rue des Tournelles
75004 Paris (France)
Tel : +33 1 42 72 71 24
centre_etudes_recherches_fed@yahoo.fr
www.afsl.eu
NB: "Présence africaine. Revue culturelle du monde noir", n°173, 1er semestre 2006 (paru en fait en décembre 2007/début 2008), 29 EUR
19 janv. 2008
Définir un projet pour l’Europe
Robert Toulemon, Aimer l’Europe, Editions Lignes de repères, Paris 2007
Écrit en début d’année 2007 par Robert Toulemon, militant fédéraliste et européen de toujours, cet ouvrage retrace les grands étapes de la construction communautaire et, surtout, fait le point sur ses enjeux actuels, que l’on partage ou non tout ou partie des propositions de Robert Toulemon.
Il s’attache tout d’abord aux réalisations des Communautés devenues Union européenne, c’est ce qu’il appelle aimer l’Europe pour ce qu’elle est. Dans un second temps, il esquisse ce qu’elle pourrait devenir, par de nouvelles politiques communes. Mais, pour Toulemon, la construction communautaire est plus encore : une réalisation originale qui affirme, par son existence même, que le pire (la guerre et la misère) peut reculer sur un continent si des femmes et des hommes résolus se décident à tendre la main à leurs voisins et à construire un avenir commun.
La présidence allemande puis une conférence intergouvernementale ad hoc ont accouché d’un traité qui a été signé le 13 décembre 2007 par les Chefs d’Etat et de gouvernement. L’ambition que porte et la perspective qu’ébauche Robert Toulemon sont beaucoup plus larges et plus vastes. Elles supposent un véritable pouvoir politique européen de nature fédérale. Alors que les socialistes européens dans le cadre du Parti socialiste européen (PSE) commencent à travailler à leur prochain manifeste pour les élections européennes de 2009, l’ouvrage de Robert Toulemon vient à point.
MB
17 juin 2007
Inventer demain
Animateur de l’Union européenne des fédéralistes (UEF) dans les années 50-60, ancien député (Assemblée nationale) et ancien parlementaire européen, ancien Secrétaire national aux Relations internationales du PS, Gérard Fuchs se propose dans son dernier ouvrage d’ouvrir la perspective d’un dépassement du capitalisme qui prendrait appui, non pas sur un vieux rêve de « Grand Soir », mais sur une analyse documentée de l’économie mondialisée d’aujourd’hui.
Hier encore directeur de recherche au CNRS, Gérard Fuchs avait justement axé ses derniers travaux théoriques sur les différentes modalités d’ouverture des marchés et l’acceptabilité par les agents économiques de celle-ci.
Aussi constate-t-il que le capitalisme est parvenu à créer les outils technologiques de la mondialisation sans cependant être capable - ou vouloir - les mettre au service de tous.
Là réside, pour Gérard Fuchs, l’essentiel de la tâche qui nous incombe.
Il propose quatre orientations de base : développer des services publics pour satisfaire les besoins humains fondamentaux ; construire une démocratie économique et sociale qui équilibre et fasse contrepoids à la seule propriété ; reformuler le calcul économique pour qu’il prenne en compte les coûts sociaux et environnementaux ; organiser un pilotage public des priorités de la recherche et du développement.
Actualisant à l’heure de la mondialisation la pensée d’Altiero Spinelli (qu’il ne cite cependant pas), il pose le fédéralisme comme principe de la démocratie internationale. Paraphrasant quelques auteurs appartenant aujourd’hui à l’histoire, dépasser le capitalisme (ce qui revient à construire le socialisme) n’est pas – n’est plus ? - possible dans un seul pays, France ou autre. Il s’agit donc pour Gérard Fuchs, avec le fédéralisme comme principe d’organisation, de réaliser la démocratie internationale. Retenant l’apport théorique de Marx, Gérard Fuchs sait bien qu’une utopie ne peut se concrétiser en projet viable que si – et seulement si - elle s’appuie sur des forces sociales susceptibles de se mobiliser pour elle.
La deuxième partie de l’ouvrage est donc consacrée au repérage de toutes ces forces éparses à travers le monde, du mouvement ouvrier traditionnel aux forces multiples de la nébuleuse altermondialiste dans les pays développés, des paysans et acteurs du monde rural dans les PMA aux nouveaux urbains de toutes les grandes métropoles des pays du Sud, et de les faire converger. Il soutient que l’axe stratégique fondamental, tant au niveau national qu’a l’échelon international, c’est de faire coïncider en une même conscience individuelle (une personne) la qualité de producteur et de consommateur, et de faire travailler ensemble syndicats de travailleurs et associations de consommateurs.
Ceci le conduit à préciser la réforme des organisations européennes et internationales qu’il envisage pour réaliser cette démocratisation nécessaire, afin de conjurer définitivement le risque de guerre généré par le pillage capitaliste (comme la nuée porte l’orage, comme disait Jaurès !), et construire durablement la paix, suivant l’idéal fédéraliste de paix perpétuelle étudié il y a plus de deux siècles par Emmanuel Kant.
Les membres et amis de l’Action fédéraliste "Socialisme & Liberté" (AFSL) ne peuvent que se reconnaître dans l’exposé de Gérard Fuchs. Notre combat fédéraliste a toujours pris appui sur la ligne de clivage tracée par Spinelli dans le Manifeste de Ventotene entre progressistes et réactionnaires, et nous avançons à la fois au sein de l’Etat national français pour sa fédéralisation, au niveau continental européen pour transformer l’actuelle Union européenne en véritable fédération politique et, au niveau mondial, pour une refonte et la démocratisation du système des Nations Unies. Ces trois flèches de notre action rejoignent les préoccupations de Gérard Fuchs. Nous avons au cours de ces dernières années participé à de nombreuses activités alter mondialistes, notamment les FSE. Nous avons aussi contribué aux premiers pas du Forum progressiste mondial (FPM/GPF) initié par l’Internationale socialiste (IS), le Parti socialiste européen (PSE) et la Confédération syndicale internationale (CSI). Nous pensons, comme Gérard Fuchs, qu’avec ces divers forums et rencontres germe et chemine une force potentiellement féconde pour demain.
L’analyse rigoureuse de Fuchs est un outil pour la réflexion collective au service de la rénovation et/ou refondation des socialistes et sociaux démocrates, en France, en Europe et dans le monde.
Elle peut aussi fournir aux militants européens authentiques, aux mondialistes conséquents et à toutes celles et ceux qui, épris de justice, n’acceptent pas que les règles du marché soient les seules qui s’imposent, une argumentation et des propositions sans dogmatisme.
Maurice Braud
Gérard Fuchs, Dépasser le capitalisme, Editions L’Harmattan, Paris 2007, 15.50 EUR
02 avr. 2007
The Federalist, a political review, 2006 (48è année)
Revue publiée sous les auspices de la Fondation européenne Luciano Bolis et de la Fondation Mario et Valéria Albertini, éditée par Edif Onlus, Via A. Volta 5, I-27100 Pavia (Italie)
Fondée en 1959 par le Professeur Mario Albertini et un groupe de membres du Movimento Federalista Europeo (MFE), publiée aujourd’hui en italien et en anglais, la revue The Federalist, a political review / Il Federalista, rivista di politica l’était naguère aussi en français. Faute de lecteurs, cette édition en langue française a depuis été abandonnée. Cette revue est aujourd’hui, pensons-nous, l’une des meilleures revues militantes fédéralistes au monde. Les trois livraisons parues en 2006 attestent de cette indiscutable qualité éditoriale.
Le premier numéro 2006 consacre son éditorial au problème de l’énergie qui est, à tout le moins européen si ce n’est de dimension mondiale, et à la prégnance du nationalisme économique – en particulier en France - qui empêche les décideurs et les citoyens de le traiter à la bonne échelle.
Cet éditorial est suivi par un très bel article de Tommaso Padoa-Schioppa, alors administrateur de la Banque centrale européenne (BCE) et président de Notre Europe, le centre d’études créé par Jacques Delors. Padoa-Schioppa est aujourd’hui Ministre italien de l’Economie au sein du gouvernement Prodi. L’article reprend la conférence de Padoa-Schioppa du 25 octobre 2005 pour l’ouverture de l’année académique 2005-2006 de l’Université Bocconi de Milan, dont il suivit lui-même l’enseignement au cours des années 60.
Au lendemain du NON français et néerlandais, Padoa-Schioppa livre un tableau de l’état de l’Union tout en enjoignant aux étudiants d’aujourd’hui de prendre l’Europe unie, pour leur vie professionnelle comme pour leur vie privée, comme point de référence.
Pour caractériser l’état d’esprit de l’Europe et des Européens, Padoa-Schioppa recourt à la nomenclature antique des humeurs : l’Europe est atteinte de mélancolie, la mauvaise bile (noire) envahit son corps et obscurcit son esprit. Perte de foi, inaction, perte d’intérêt pour le monde extérieur et retrait en soi-même, faible estime de soi caractérisent l’Europe. Padoa-Schioppa relève ainsi combien la presse internationale et italienne associent les mots Europe et crise. Tous les jours, mois après mois, les médias ne résonnent que de l’Europe en crise, voire annoncent avec certitude la fin de l’UE.
Pourtant, si les médias se complaisent dans ces sombres énoncés, de nombreux essais à l’inverse, particulièrement américains ou britanniques, soulignent la nouveauté, la pertinence et l’adéquation aux temps nouveaux de l’UE et de ses institutions.
Pourtant, l’œuvre est inachevée. Ses réussites et ses succès, la paix elle-même pour laquelle elle a été conçue, sont réversibles si nul ne s’attache à poursuivre et à réaliser concrètement ce projet fédéral. C’est désormais à des générations plus jeunes qu’il appartient de s’atteler à cette tâche. Elles doivent – nous devons – prendre le relais de nos aînés et assumer nos responsabilités : unir l’Europe pour contribuer à pacifier le monde.
Ce texte remarquable est suivi d’une réflexion sur les responsabilités européennes dans les crises du Moyen-Orient par Sante Granelli. Enfin, deux courtes notes achèvent cette livraison, l’une sur la montée en puissance des grands ensembles comme la Chine et le Mercosur alors que l’Europe en tant que telle est absente (Stefano Spoltore), l’autre sur un point théorique et politique d’importance, le concept d’intégration différenciée souvent invoqué pour réussir la flexibilité interne qui serait aujourd’hui nécessaire à l’UE pour demeurer tous ensemble (Hajnalka Vincze). Le reprint d’une conférence prononcée en 1978 par Mario Albertini, aujourd’hui décédé, clôt ce numéro.
La seconde livraison de l’année 2006 est entièrement consacrée à Altiero Spinelli, 20 ans après son décès. Après une courte note introductive, quatre articles ou documents sont au sommaire de ce numéro : a) un article de 1982 de Mario Albertini, aujourd’hui décédé, sur les principes d’action du Manifeste de Ventotene, rédigé en captivité par Ernesto Rossi et Altiero Spinelli ; b) la réédition partielle du Manifesto dei federalisti, rédigé par Spinelli en 1956 (publié en 1957) ; c) la reproduction d’un autre document de Spinelli (de 1960) sur le nouveau cours du combat fédéraliste ; d) la reproduction du discours de Spinelli dans le cadre des Conférences Jean Monnet de l’Institut universitaire européen en juin 1983, quelques mois avant l’adoption par le Parlement européen du Projet de traité instituant l’Union européenne dont Spinelli était l’initiateur.
Nous reviendrons en détail sur cette livraison qui rappelle non seulement quelques-uns des grands moments du parcours d’Altiero Spinelli, qui souligne aussi son apport théorique certain mais toujours à interroger à la pensée fédéraliste. L’initiateur de l’Action fédéraliste, Claude-Marcel Hytte, a été étroitement mêlé à cette histoire, et nous avons le souvenir – pour en avoir beaucoup discuté avec lui – combien les échanges entre fédéralistes au milieu des années 50 furent vifs et à l’origine de scissions du mouvement fédéraliste en Europe.
Le dernier numéro de l’année 2006 revient sur la situation et la crise présentes de l’UE. Considérant que cette crise n’est pas tant due aux NON français et néerlandais qu’à l’absence de projets mobilisateurs susceptibles de conduire à une intégration fédérale voulue par les Pères fondateurs. C’est l’objet de ce numéro que d’essayer de définir les voies possibles vers l’Europe fédérale. Il reprend à cette fin quelques-unes des communications présentées lors du colloque "Construire un Etat fédéral européen dans l’Union européenne élargie" organisé par l’Université de Pavie et la Fondation Mario et Valeria Albertini en février 2006.
Les socialistes fédéralistes considèrent bien sûr que The Federalist est une revue essentiellement "hamiltonienne", peu ouverte au "fédéralisme intégral"et au fédéralisme proudhonien, pour reprendre une terminologie chère à Alexandre Marc. Ceci dit, il n’en demeure pas moins qu’elle est une des rares revues consacrées aux relations internationales et au processus d’intégration européenne qui clairement, forte de cette approche théorique assumée, propose une lecture cohérente des faits et des événements et des actions militantes en conséquence.
Nous ne pouvons qu’encourager les socialistes fédéralistes, les amis de Socialisme & Liberté et de l’Action fédéraliste, à s’abonner et à faire connaître autour d’eux cette excellente revue !
François & Pierre Bonhomme
07 janv. 2007
Si proche, si loin : les cousins
Bruno Tertrais, "Europe/Etats-Unis : Valeurs communes ou divorce culturel ?", Notes de la Fondation Robert Schuman n°36, Paris octobre 2006, 10 EUR
Dans la série des Notes de la Fondation Robert Schuman, Bruno Tertrais vient de faire paraître un document intéressant sur l’état de la relation transatlantique, non pas au quotidien de l’actualité économique ou politique, mais sur le fond des éventuelles valeurs communes.
Dans un double mouvement, Tertrais s’attache d’une part à briser l’icône de l’identité des valeurs des deux côtés de l’Atlantique, et, d’autre part, celle plus récente, cristallisée notamment par le débat autour l’article de Robert Kagan , de valeurs différentes entre l’Europe et les Etats-Unis, particulièrement dans le domaine de la politique étrangère et des relations internationales.
Il construit sa démonstration en trois temps : dans le premier, il ausculte la réalité des valeurs communes ; dans le second, il vérifie le champ et l’étendue du prétendu divorce culturel ; dans un troisième, il met à jour d’autres clivages, internes pour certains à chacun des espaces. Il s’efforce ensuite de se projeter dans l’avenir et d’entrevoir la tendance des relations euro américaines.
Bruno Tertrais achève justement son exposé en posant que la crise entre partenaires des deux rives de l’Atlantique n’est pas réductible à une divergence de valeurs entre les Etats-Unis et les Etats européens.
La question est de savoir si nous, Européens, nous sommes capables d’imaginer notre avenir commun et de nous en donner les moyens institutionnels et politiques. Dans cette perspective, nous devrons vérifier que nos intérêts essentiels sont aussi ceux de nos alliés traditionnels américains. Pour ma part, je le pense. Cela suppose l’écoute et le respect réciproques entre partenaires. C’est tout l’enjeu futur des relations transatlantiques.
Par son ouvrage, Bruno Tertrais permet utilement, à partir d’enquêtes et de données précises, de préparer cette étape.
Maurice Braud
24 déc. 2006
Pierre Ansart et l'anarchisme proudhonien
Les éditions lyonnaises ACL (Atelier de création libertaire) ont publié il y a deux ans un ouvrage d'entretien avec Pierre Ansart qui permet de revenir intelligemment sur l'actualité du philosophe, sociologue, écrivain et homme politique Pierre Joseph Proudhon.
C'est l'occasion pour Pierre Ansart de revenir sur son parcours personnel, la Seconde guerre mondiale, sa formation intellectuelle, le patronage de Georges Gurvitch, enfin son travail sur la sociologie de Proudhon.
Il insiste particulièrement sur les trois aliénations majeures à la base de l'analyse et de la critique de Proudhon : économique, politique et religieuse. Et il revient aussi sur la spécificité de la dialectique proudhonienne versus celle d'Hegel (utilisée plus tard par Karl Marx), telle que Gurvitch l'a en son temps mise en lumière.
Il revient sur le parcours intellectuel et l'environnement économique et social des années 40 et 50 du XIXè siècle, qui constitue le contexte de l'oeuvre de Proudhon.
Il cherche à mettre en valeur la force libératrice, la "capacité politique" des classes ouvrières, Proudhon se réservant la fonction non pas de guide de ce mouvement social, mais d'accompagnateur.
Cet ouvrage s'achève sur une brève présentation de la Société PJ Proudhon dont Pierre Ansart fut l'un des présidents.
Le livre édité par ACL offre une présentation claire, non académique mais exacte de l'oeuvre de Proudhon, qui insiste sur l'actualité et la diversité de cette pensée telle qu'un universitaire peut la synthétiser, avec talent, au soir de sa carrière.
Pierre et François Bonhomme
Alain Pessin et Mimmo Pucciarrelli, Pierre Ansart et l'anarchisme proudhonien, Atelier de création libertaire, Lyon 2004, 10 EUR
20 déc. 2006
Gérard Jaquet, De Léon Blum à François Mitterrand. Entretiens avec Philippe Priol
Né en 1916, Gérard Jaquet, ancien Ministre, vient de publier un ouvrage d'entretiens où il égrène ses souvenirs. Les militants européens engagés et les hommes et femmes de gauche trouveront dans ce livre de nombreuses anecdotes intéressantes et éclairantes sur ce long parcours militant. Il fut notamment l'un des fondateurs du Mouvement pour les Etats-Unis socialistes d'Europe, devenu Mouvement socialiste pour les Etats-Unis d'Europe, puis aujourd'hui Gauche européenne. Il fut aussi parlementaire européen et longtemps vice-Président du Mouvement européen (France).
L'ouvrage se lit vite, la plume est alerte. L'historien ou le militant très au fait de l'histoire de ces organisations ou institutions regrettera cependant qu'il n'y ait pas plus de précisions sur les débats internes, et les clivages, au sein de tous ces mouvements. Ceux qui ont vécu ces épisodes trouveront sans doute cette présentation un peu trop lisse, trop aseptisée.
Il demeure que ce livre, construit autour des souvenirs d'un homme au soir de sa vie, rend sensible la demande d'Europe au lendemain de la Seconde guerre mondiale et partant, fait apparaître fugitivement ce que l'Union européenne d'aujourd'hui doit à tous ces militants obscurs riches d'idéal qui, dans l'anonymat et avec dévouement, ont donné peu à peu consistance à un rêve millénaire de liberté et de fraternité concrètes. Sans être véritablement fédéraliste, Gérard jaquet a accompagné ce mouvement historique.
L'histoire continue. Il nous appartient aujourd'hui d'écrire les pages suivantes de l'approfondissement et de l'élargissement de l'Union européenne et de l'humanité unie.
Pierre Bonhomme
NB : Gérard Jaquet, De Léon Blum à François Mitterrand, CGM/Editions Bruno Leprince, Paris 2006, 12 EUR
03 déc. 2006
L'Europe en formation / Les cahiers du fédéralisme, n°3/2006
La dernière livrasion de la revue trimestrielle "L'Europe en formation. Les cahiers du fédéralisme", fondée par Alexandre Marc, nous est parvenue il y a déjà quelques semaines.
Outre la chronique régulière de Jean-Pierre Gouzy sur la vie politique en Europe et dans le monde, ce numéro présente un important dossier sur les enjeux iraniens, à la fois d'un point de vue stratégique (la question nucléaire) qu'idéologique et culturel (un intéressant article sur le chi'isme). Ce dossier est particulièrement bienvenu dans une revue, certes consacrée à la construction européenne, mais qui se propose - avec le fédéralisme comme corpus théorique - d'aider à penser le monde d'aujourd'hui et de demain.
Notons aussi une remarquable étude de Jean-Pierre Gouzy sur Denis de Rougemont. Ce dernier reviendrait-il à la mode ? Une communication de Fawzia Tobgui lui était dernièrement consacrée au dernier colloque de la Société PJ Proudhon. L'article de JP Gouzy, qui l'a longtemps fréquenté dans les cercles fédéralistes, permet de retracer l'ensemble du parcours de Denis de Rougemont, en particulier son engagement fédéraliste et pour l'Europe à partir de la fin des années 40.
Trop confidentielle, cette revue mérite une large diffusion. Elle est disponible auprès du Centre international de formation européenne (CIFE), 10 avenue des Fleurs, F-06000 Nice (France). L'abonnement annuel pour tous pays est de 30 Euros, 11 Euro le numéro.
Maurice Braud



